“Stand on the Word”: petite histoire d’une perle disco

« That’s how the Good Lord works, that’s how He works », « We must not question the Good Lord », “Stand on the Word, the Word of God!”

Ces paroles vous disent quelque chose? Ce sont celles de Stand On The Word, entendues depuis 2008 dans la publicité (Samsung Galaxy S3), au cinéma (Polisse) ou encore dans une longue liste de reportages TVs.

 

Il faut avouer que ce titre m’a hanté pendant plusieurs années, sans que je sois capable de mettre un nom dessus. Il a fallu entendre 2008 et le hasard d’une soirée pour le réentendre, et repartir en quête d’infos sur ce morceau.

Rechercher des infos précises sur Stand On The Word relève du recoupage d’infos Google qui se contredisent, se confrontent, se démentent. Alors comment un morceau peut il prétendre lier gospel, disco et French Touch?  Petit récit.

 
 
La genèse du morceau

La plupart des infos disponibles donnent la paternité de Stand On The Word au Joubert Singers, formation de gospel de l’Eglise Baptiste de Crown Heights à New York. Il aurait été composé en 1982, sous la direction de Phyliss Joubert. Ils enregistrent une première version de Stand On The Word qui sera pressée à quelques exemplaires sous le nom de Celestial Choir. Le DJ Walter Gibbons, légende de la disco new-yorkaise et pionnier de la Chicago House et de la Garage, qui le repère parmi les centaines de morceaux gospel qu’ils possèdent à l’époque. En effet, le DJ aurait été dans une période tournée vers la religion et aurait accumulés des milliers de vinyles obscurs de gospel pressés à destination du seul public de fidèles. Il se met à le jouer de manière régulière dans le vinylshop « Rock & Soul » où il travaille sur la 7ème avenue. Les DJs résidents de l’époque seront donc très vite attirés par le morceau et se mettront à le playlister dans leurs sets, ce qui fera du titre un classique des clubs discos new-yorkais que sont le Zanzibar, le Loft mais surtout un classique du légendaire Paradise Garage, dirigé par le non moins légendaire Larry Levan. Face à ce sucès club, d’autres DJs désireront le jouer mais se retrouveront confronter à une rupture de stock, due au faible nombre de disques pressés. Le morceau sera alors réenregistré avec la même formation des Joubert Singers mais cette fois-ci en studio. Le vinyl original est aujourd’hui quasi introuvable.

 

Les différentes infos sur la suite de l’histoire du morceau restent malheureusement bien trop floues entre 1982 et 1985. Il ressort officiellement en 1985 sur le label Next Plateau, toujours sous le nom des Joubert Singers mais cette fois ci retravaillé par George Rodriguez et Tony Humphries, pour en faire un véritable titre disco. Au vu de la date de sa sortie tardive, 7-8 ans après ce que l’on peut considérer comme l’âge d’or de la disco à New-York, on peut alors imaginer que le morceau sera joué par les véritables clubs discos, et non par des clubs qui vont suivre la tendance musicale du moment, étant donné que la disco a été supplantée, décriée et dénigrée par une partie du public depuis 1980.

 
 
Larry Levan

Evoquer Stand On The Word, c’est aussi évoquer Larry Levan. Pas une seule recherche sur le morceau ne contient pas le patronyme du célèbre résident du Paradise Garage. Et pour cause, il est connu pour avoir popularisé Stand On The Word en le jouant de manière intensive dans ce qu’il considérait sa seconde maison, à savoir le Paradise. La rumeur a longtemps attribué la version disco de 1985 à Larry Levan, puisque celui-ci réalisait à cette époque de nombreux remixes de style disco, tels que celui de First True Love Affair de Jimmy Ross ou de Ain’t No Mountain High Enoughd’Inner Life. Cette rumeur se révélera fausse (le nom de Levan aurait été apposé sur le vinyl pour faire vendre) mais le morceau restera à jamais associé au DJ new-yorkais.

 
 
Les années 2000 et sa redécouverte
Le succès de Stand On The Word dans les années 2000 est à lier à plusieurs phénomènes. Le premier est bien évidemment le revival disco apparu avec la French-Touch, qui permet la découverte de nombreuses perles de l’époque, tel Stand On The Word. Le morceau se retrouvera en effet dans une compilation du label Tigersushi de Joakim. On commence à l’entendre dans des médias dits “branchés”, sans que les grands médias n’y prêtent attention.


Le facteur principal de redécouverte du titre passera par la musique électronique, notamment par le groupe Justice. En effet, en réécoutant D.A.N.C.E., on se rend compte de la ressemblance avec Stand On The Word, avec les vocaux interprétés par un chœur d’enfants, les violons et le jeu de piano caractéristique. On ne peut évidemment pas parler de plagiat, puisque c’est ici fait avec beaucoup de talent et ne se contente pas de reprendre l’originale mais davantage de s’en inspirer.
 
Cette distance ne sera pas réellement prise en compte par Michael Tordjman et Maxime Despre, deux producteurs français qui remixeront le morceau sous le pseudo Mima en 2008. C’est cette version qui sera utilisée plus tard en TV et publicité. Elle n’est pas un remix des Joubert Singers mais d’un groupe fictif nommé Keedz, projet de reprises gospel qui donnera lieu à un album Stand On The Word. Pas de quoi générer un succès critique ni commercial, puisque l’album restera confidentiel en France.

 
 
2012: Buzz et Polisse
Alors pourquoi entendons nous ce morceau un peu partout en 2012, 4 ans après la version de Keedz et 27 ans après celle des Joubert Singers?
Si l’on analyse les charts français, on se rend compte que Stand On The Word de Keedz a été classé du 22 octobre 2011 au 1 septembre 2012 (34 semaines), ce qui correspond exactement à la sortie en salles (le 19/10/11) du film Polisse de Maïwenn où le morceau est présent dans une scène. Le succès critique et public du film popularisera Stand On The Word dans sa version disco de 1985 évoquée précédemment. Le fait de retrouver Keedz dans les charts et non les Joubert Singers est simplement dû au fait que les droits du titre appartiennent à Universal qui profite du buzz pour le ressortir et le réenvoyer en radio. Habile et logique, car il aurait été surprenant pour eux de ne pas profiter de cet engouement. De plus, c’est bien la version non remixé de Keedz qui est utilisée dans le film, ce qui brouille les pistes pour ceux qui voudraient retrouver la version originale.

A noter, l’insolite ressortie de la version originale des Joubert Singers sur les plateformes de téléchargement (avec remixes), et notamment un “Larry Levan Mix”. Comme on l’a vu plus haut, Stand On The Word n’a jamais été remixé par le DJ du Paradise Garage, mais voyons ça comme un hommage plutôt qu’un coup marketing.

 
 

Le groupe Keedz a donc pris la place des Joubert Singers dans les charts, mais Internet a rétabli bien vite la réelle histoire du titre. Si on peut remercier Polisse d’avoir véritablement popularisé le morceau, il ne faut pas oublier ceux qui lui ont permis d’exister et de vivre au-delà de la simple audience des fidèles de l’Eglise Baptiste de Crown Heights.
 
Merci Walter Gibbons, George Rodriguez et Tony Humphries, Larry Levan et tous les DJs de la scène disco new-yorkaise pour cette perle disco, merci à la French-touch d’avoir donné une seconde vie à ce morceau.

 

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