Sónar Reykjavík 2014 – LE REPORT

On avait repéré la date sur un panneau à Barcelone. Comme un défi, on s’était tous promis qu’on irait là-bas. Quelques mois et quelques milliers de kilomètres plus tard, voici mon carnet de notes du plus septentrional de la famille des Sónar Festival.
 


 

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Jour 1 – Le Viking

 
Le festival se déroule en intérieur, dans les salles du Harpa Concert Hall, somptueux cube de verre posé au bord de la baie de Reykjavík. Dehors, la façade s’illumine comme par une nuit d’aurores boréales et à l’intérieur, les facettes du plafond miroir reflètent les mouvements de la foule. Ça nous change des usines désaffectées. Les gens aussi sont sur-stylés. Il y a des filles en talons aiguilles, des filles en manteau de fourrure, des filles aux cheveux roses, des filles en manteau de fourrure rose. Tout est beau, tout est propre, on pourrait manger par terre. Pas de fouille à l’entrée, quant au vestiaire, le principe est simple : tu poses ton manteau sur un porte-manteau, et puis… voilà. Il faudra juste se souvenir où on l’a mis, comme à l’école maternelle. Tout le monde est beau, tout le monde est gentil ! Avec mes potes français, nous sommes un peu perdus, nous ne savons pas trop sur quel pied danser. Ce soir, beaucoup d’artistes locaux, que nous découvrons sur scène.
 

On démarre par la fin du set de Introbeats, jeune DJ qui chauffe l’ambiance. Esprit apéro, on ne se prend pas la tête. Derrière les baies vitrées, on voit débarquer dans le port les ferrys en provenance des îles Féroé.
 

Le toit du Harpa

 

Passage au SónarClub, salle principale, pour H E. H E comme les initiales de Högni Egilsson, chanteur du groupe Gus Gus, sorte de géant blond à la voix profonde (imaginez « le Viking », le casque à cornes en moins, et c’est lui). J’avais rendez-vous avec lui cet après-midi pour une interview, et il n’est jamais venu. Autant dire que je ne vais pas le rater ! H E semble être son trip solo. Il est seul en scène, tantôt au micro tantôt au piano, le DJ aux machines relégué en coulisses. Il pousse ses mélodies d’un air inspiré, chevelure blonde à contre-jour et postures christiques sur fond de projections d’images de campagne islandaise où galopent des poneys. A ma gauche, des adolescentes en pamoison, sourire amoureux et yeux embués. Ce mec est une star. Et il m’a posé un lapin. Si je n’étais pas aussi vénère, je trouverais sans doute que c’est un génie, mais là j’ai juste envie de penser qu’il se la pète. Je guette la fausse note, mais elle ne vient jamais. Pour la dernière chanson, un choeur d’hommes au complet avec smokings et chef de chant arrive pour accompagner Högni. La foule se déchaîne. C’est beau.

Högni Egilsson

 

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On redescend. SónarComplex, la salle mystérieuse pour laquelle les gens font la queue. Sagement. Bien rangés, ils attendent gentiment que le mec de la sécurité leur ouvre la porte. A l’intérieur, tout le monde est assis sur des gradins. Sur la scène tout en bas, Good Moon Deer, qui m’a été recommandé par un serveur rencontré dans un bar la veille : un batteur et un DJ se font face et s’agitent beaucoup. Ils ont l’air de s’éclater. La musique est un peu intello-cool, avec des influences jazzy. Dommage d’être arrivés à la fin.
 

Goodmoondeer

 

En haut, Eloq réveille les foules en remixant “Niggas in Paris”. C’est facile, on dirait du Diplo scandinave, mais au moins l’ambiance polaire commence à fondre, les corps ondulent, le sol commence à coller… « Are you getting warmer ?? »
 

Un détour par la scène du port pour voir Moses Hightower, également recommandé par mon ami Björn le serveur. C’est un sympathique quartet un peu funky-groovy, hipsters polaires en mocassins fourrés et barbe rousse. Ça met de bonne humeur, mais la foule commence à s’émietter vers l’étage, à l’approche du concert de Gus Gus, grosse tête d’affiche locale et l’une des meilleures exportations de la musique islandaise de ces dernières années.

Gus Gus

 

Dans la lumière bleue et les applaudissements, President Bongo et Biggi Veira s’installent derrière leurs platines. Bongo arbore pour la soirée une moustache rose fuschia. Dans le son des synthés, surgit tout d’un coup une silhouette bondissante en costume improbable : Daníel Àgúst Haraldsson, chanteur du groupe et ancien candidat malheureux à l’Eurovision en solo. Il se déhanche et commence à chanter pour le public en feu. Qui s’enflamme encore plus quand arrive sur scène la haute silhouette de Högni Egilsson. Le Viking en impose sur le nouveau single “Crossfade”, qui devrait être sur le prochain album, promis pour courant 2014. Le refrain sonne comme un discours de vétérans de l’électro (leur premier album date de 1995) : « Do you remember the day… when we started to crossfade… »

Gus Gus – Högni Egilsson

 

Le concert est d’excellente qualité, les beats accrocheurs, les synthés envoûtants et les voix impeccables. Sur le tube “Within You”, Högni ébauche quelques pas de danse tandis que la foule reprend les paroles en choeur. Des stars.
 


Gus Gus : Högni Egilsson et Daníel Àgúst Haraldsson

 

A la fin du concert, les quatre membres du groupe viennent saluer sous un tonnerre d’aplaudissements. Je suis surprise de ne pas entendre de rappel. Le groupe sort, la lumière se rallume, terminé. Les gens repartent bien sagement vers la sortie, jettent leur cannette dans la poubelle et récupèrent leur manteau sur le porte-manteau où ils l’avaient laissé. Il est 1h30 du matin, pas de bordel, pas de contrôles de police, quelques taxis récupèrent les derniers festivaliers. À demain.
 


 

Jour 2 – Le cirque

 

Vu qu’on a résisté à la tentation de l’after hier soir, on est en forme. On se dépêche afin d’être présents à temps pour Starwalker. C’est la première performance live du duo franco-islandais formé par Jean-Benoît Dunckel (Air) et Bardi Johansson (Bang Gang, Lady & Bird). Il est tôt (20h), le public est plus âgé qu’hier soir. La musique est à l’image des univers des protagonistes : lente, planante, cinématographique. Les longs riffs de guitare doublés au synthé m’entrainent loin dans mes pensées. C’est bien pour un début de soirée, mais il va falloir un peu s’agiter si on ne veut pas que je m’endorme

Starwalker

 

Vœu exaucé avec Kiasmos. Le duo de DJs islandais arrive sur scène à 21h avec de grands sourires aux lèvres. Ça me fait du bien d’entendre un peu de son vraiment techno, je veux dire, sans guitares ni chanteur – on n’est pas aux Francofolies, merde ! Le public est encore clairsemé, et tarde à se mettre à danser malgré les beats d’excellente facture. Derrière moi, deux poupées de porcelaine (peau blanche, cheveux platine) hochent la tête en rythme, pas plus. Mais peu à peu l’enthousiasme des Djs se fait communicatif, à la fin du set les gens commencent (enfin) à bouger.
 

On enchaîne avec Bonobo, dans un SónarClub blindé. Chaleur. Les gros beats groovy mettent de bonne humeur, mais pour moi l’enchaînement avec la techno énervée de tout à l’heure a quelque chose du retour en arrière.
 

Sur les conseils d’un ami on passe voir When Saints Go Machine. Leur électro-rock hipster-dépressive est l’antithèse de ce dont j’ai besoin maintenant. J’ai envie de me pendre. On s’en va.
 


 

On descend trois étages pour tester la nouvelle salle de ce soir : SónarLab – Car Park. Car Park comme… parking oui. Ils ont simplement condamné une vingtaine de places dans le parking niveau -2, installé des enceintes et des platines, et en avant la musique ! Quelle riche idée. Sous le plafond bas c’est ambiance club. On se croirait dans une petite boîte sympa, le genre dont on dirait « le son est bon et en plus les gens ne se prennent pas la tête… » Aux platines, DJ Yamaho gigote dans tous les sens et nous fait gigoter avec elle, sous les sprinklers et entre les places handicapés. C’est n’importe quoi. J’ai envie de suggérer à Vinci de faire un SónarCarPark dans tous les parkings municipaux.
 

Le sourire aux lèvres on remonte checker Futuregrapher, que j’avais repéré sur Soundcloud (oui j’ai fait mes devoirs avant le festival), qui a de jolis sweatshirts et fait de la drum ‘n bass islandaise. Ce soir il est tout seul derrière son PC avec une toute petite platine, un pantalon multicolore et il sautille dans tous les sens en faisant le poisson avec sa bouche. Le son n’est pas mauvais mais c’est un peu déroutant. Ça tombe bien j’avais envie de voir Gluteus Maximus qui passe en même temps.

Futuregrapher

 

Gluteus Maximus, c’est le nom latin des muscles du fessier. C’est aussi une sorte de spin-off de GusGus, projet annexe de President Bongo en duo avec DJ Margeir, qui entre featurings et remixes ont décidé de muscler la musique du moment. Le show démarre dans des litres de fumées, le logo du groupe en fond de scène. A droite et à gauche de la scène, des barres métalliques autour desquelles commencent à s’affairer des silhouettes encapuchonnées… Elles ajoutent des disques de part et d’autre des barres et je commence à comprendre : c’est une équipe d’haltérophilie, ils vont soulever de la fonte pendant tout le show sous les encouragements du public bouillant. Des filles à gauche, des garçons à droite, en short et sweat à capuche. President Bongo habillé en sorte de Monsieur Loyal se promène le long de la scène en pointant les sportifs du bout de sa canne à pommeau doré.

Gluteus Maximus

 

Non mais c’est quoi ce truc ??? Les invités défilent. En fait, il s’agit de toute la bande de GusGus : Högni Egilsson, Daníel Àgúst, et aussi la chanteuse Urður Hákonardóttir aka Earth, avec ses cheveux couleur arc-en-ciel délavé. Soudain derière elle surgit une petite silhouette en combinaison rouge qui passe ses pieds par dessus la tête. Deux haltérophiles soulèvent la contorsionniste et l’amènent vers la barre d’haltères sur laquelle elle se glisse, en grand écart. Une des sportives se glisse sous la barre et la soulève, fait quelques flexions sous les cris de la foule en délire. C’est tellement le cirque qu’on en oublie un peu d’écouter la musique, mais quel spectacle !

Gluteus Maximus

 

A la fin du set je quitte la salle un peu sonnée, et redescends à la salle du port pour changer d’air… Autre forme de folie : les gars de Berndsen envoient de l’électropop en pullover, en s’agitant comme des forcenés, yeux de déments, barbes peintes en fluo et étoiles dessinées sur la figure. Ce pays est complètement taré. Quand le chanteur quitte la scène pour s’asseoir dans la foule nous fuyons cet asile psychiatrique pour remonter au SónarClubJon Hopkins démarre tranquillement.
 


 

Jon est beau, Jon sourit, il rayonne dans ces lumières aux couleurs vitaminées. Puis soudain il commence à s’énerver, envoie les basses et décide de nous faire mal. C’est sadique mais on est passé en mode masochiste, on se fait échiner avec plaisir et on se déchaîne en oubliant tout le reste.
 

On dérive d’une salle pour se faire achever par Kölsch, qui pousse la foule au délire multicolore et euphorique. Les videurs regardent les slameurs d’un air amusé. Quelqu’un saupoudre la foule de paillettes dorées. Il ne manquerait plus qu’une aurore boréale en guise d’after et on serait comblés.

Jon Hopkins

 

Jour 3 – Aurores boréales

 

Une fois de plus le début de soirée fait la part belle aux groupes locaux, avec entre autres les favoris du moment Sísý Ey et Hjaltalín. Hjaltalín, c’est une formation emmenée par Högni Egilsson, encore lui. Quatrième apparition dans le festival, le type a de l’endurance. Le style est plus prog-folk cette fois-ci, ça me fait penser à du Arcade Fire ou du Beirut islandais.
 

Dans les couloirs, il y a plus de monde qu’hier. La soirée est à guichets fermés. Toujours plus de style, plus de looks. Je croise trois mecs avec la même chemise, et une fille avec une robe en tulle et des ballons à l’hélium accrochés à ses épaules. Pas con comme idée pour éviter de se perdre dans la foule.
 

Je descends au parking, Diplo va commencer. Je ne suis pas fan de Diplo, mais j’aime bien l’idée de Diplo dans un parking. Il fait une chaleur à crever sur la dalle de béton. Les gens sont dans tous leurs états. “Iceland make some noooooooise !” Il n’y a pas à dire, c’est un bon chauffeur de salle. Il n’a peur de rien. Il remixe “Paper Planes” de M.I.A., envoie un teaser de Major Lazer et balance même “Drunk in Love “de Beyoncé. Ça part en car-park-Harlem-Shake.

Diplo dans un parking souterrain

 

Faut pas déconner non plus, on va voir James Holden. Accompagné de son batteur et son saxophoniste, le petit génie joue avec ses machines en rigolant. Certains titres semblent au carrefour improbable du 8bits et du jazz. C’est cool.

James Holden

 

Dans la grande salle, Daphni (=Caribou) envoie un chic son house, mais les gens ont l’air distraits. Ca y est, j’ai perdu tous mes amis. Cette soirée est de plus en plus chaotique.
 

En cherchant mes potes, je passe au SónarComplex voir Àrni². C’est Àrni Valur et Àrni Grétar aka Futuregrapher, accompagnés par une violoncelliste. Il a le même jeu de jambes qu’hier soir, et les mêmes mimiques. Le son est bon, j’aimerais bien danser mais un mec de la sécurité m’oblige à m’asseoir sur les gradins. Ça m’énerve. En plus j’ai toujours pas retrouvé mes copains.
 


 

Je les retrouve au bar, et on va voir Trentemøller, pas trop sûrs d’y rester parce que la dernière fois qu’on l’a vu live, on s’est un peu fait chier. Mais là c’est cool, en fait. C’est son nouveau live avec deux guitaristes, un bassiste, un batteur, ça donne un peu de substance au son. On reste un peu, puis on passe quand même à côté pour voir si MajorLazer va réussir à nous remettre à poil comme à Barcelone.
 

C’est la grosse machine, le show bien rôdé a démarré comme si on le connaissait par cœur. Ça balance des confettis, ça fait courir les gens à droite, à gauche, assis, debout, etc. Quand le MC balance le traditionnel “We are not going to play the next song until everybody takes their shirt off”, je sens une hésitation dans la foule. Et puis d’un coup ça part en live, tout le monde fait tourner son t-shirt comme on fait tourner les serviettes, et quand Diplo crie “Everybody throw their shirts in the air !” c’est comme un seul homme que la foule envoie valser ses fringues. Quel bordel…

Major Lazer

 

La température de la salle a monté d’un cran, le sol humide est devenu tout glissant. Diplo fait monter vingt filles du public sur scène pour qu’elles dansent avec la marionnette de Major Lazer. Elles sont extatiques et incontrôlables. “Ladies, it’s not take-a-selfie-on-stage time, it’s TWERK time !!”. Mais elles s’en foutent de shaker leur booty, elles veulent rigoler et faire coucou aux copains. À ma droite, des mecs partent en battle de hip-hop option pogo. C’est le grand défouloir. Qu’est-ce qu’on rigole ! Je croise un type en moufles et bonnet. Les gens sont vraiment tarés. Côté musique, le Major ratisse large, ça sample Snoop Dogg, Cypress Hill, Damian Marley et même “Within You” de Gus Gus. Diplo n’a peur de rien, et il nous le fait savoir.
 

Entre-temps, on a reçu un mail de l’organisation qui nous disait que dehors, on pouvait voir des aurores boréales sur le port. Pas vu, évidemment. On a préféré se finir à la minimale dans le parking souterrain.
 


 

Célia Bugniot, pour RadioÉlectroLyon.
Photos : Célia Bugniot.

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