Review : Moderat – II

L’album tant attendu du trio berlinois Moderat (Modeselektor + Apparat) a enfin fait surface vendredi dernier. Et on a bien fait d’attendre.
 

Moderat sortaient en 2009 leur premier album, Moderat, mettant ainsi en avant le concept même du projet d’union des deux illustrissimes figures de la musique électronique berlinoise, et faisant couler beaucoup, beaucoup d’encre (et on en parle encore, voyez-vous). Une nouvelle totalement inespérée pour les fans comme moi des deux à la fois. C’est comme le jour où le beurre de cacahuète et le chocolat se sont dit qu’ils allaient faire des Snickers ensemble (non, ce n’est pas de moi). Parce que l’association n’avait rien de pénible telle qu’on a pu en voir des tas (Sascha Funke + Nina Kraviz par exemple, ou toute autre absurdité du même genre), mais au contraire elle s’est située exactement à égale distance des deux — ou plutôt en parfaite synthèse des deux, et tout le monde semblait d’accord là-dessus : ils avaient réussi leur coup.
 

Mais quel défi à relever, quand des millions (que dis-je, probablement des milliards) de fans du premier album attendent le trio au tournant avec cette terrible question : vont-il être encore à la hauteur du premier ?
 

Ma réponse est oui.
 

Le single “Bad Kingdom“, sorti un peu plus tôt, en vraie qualité de teaser assumé, a bien fait cracher les plumes de nombreux magazines, intraitables sur la question : “Bad Kingdom” est un titre facile, “Kanye aurait fait de même” (Pitchfork), Moderat nous a déçus, nanani-nanana, je demande le divorce, etc. Sale délire. Je trouve Bad Kingdom très réussie au contraire. Car le titre assume sa qualité de musique pop. Avec la simple particularité que le beat est admirablement bien réalisé et signé Modeselektor, que les harmonies d’Apparat, même si elles se reconnaissent à des kilomètres, élèvent le tout à un niveau de raffinement bien supérieur et s’accordent admirablement bien avec sa voix (oui parce que c’est lui, Sascha Ring aka Apparat, qui chante). Que les haters de Pitchfork n’aillent pas me dire que les “rattling sawteeth” des synthés sont pendables de qualification de mauvaise musique — je ne sais pas d’où ils sortent ça. Au contraire, ils saturent la dynamique du morceau de manière tout à fait assumée et sans aucune bavure, comme un pied de nez à tous les young kids out there qui tentent d’en faire autant et grillent leurs amplis, et prennent aux tripes comme jamais.
 

Le clip a été réalisé par Pfadfinderei, fidèle concepteur de tous les artworks et scénos de Modeselektor depuis un bon moment, ainsi que ceux de Paul K et autres cousins. Ils sont responsables de la scéno du show de Moderat qui tourne actuellement.
 

Entrons un peu dans le cœur de l’album. Après le soutenu “Bad Kingdom“, “Versions” nous harnache au vaisseau Moderat, aux couleurs de mélancolie souriante, avec ses délicieux accords mineurs filtrés. Je me serais satisfait des seuls accords pendant une bonne demi-heure, jusqu’à ce que j’entende monter progressivement un beat très UK (digne de Burial en vérité) qui me donne des frissons, annoncé par ces petites voix modulées réverbérées à l’infini, de loin, tout là-bas derrière, du fond du hangar géant à moitié englouti par la mer.
 

Je mettrais “Therapy” dans la même catégorie, pour le même genre de vocaux lointains et la bonne dose de poésie aérienne, cette fois-ci servie par des synthés résolument plus présents, comme dans “Rusty Nails” pour laquelle j’ai un amour absolu. À l’instar de “Rusty Nails” justement, les vocaux de “Gita” sont plus présents et entrecoupés de sortes de fragments monosyllabiques chantés, qui nous fait totalement redescendre sur Terre après les deux morceaux précédents. On reconnaît le même genre de synthés sawtooth que dans “Bad Kingdom”, d’ailleurs. Et on aime toujours ça.
 

La tendresse. Sebastian et Gernot de Modeselektor jouent aux gros durs en lâchant des titres à la limite du supportable comme Cash, mais nous rappellent vite à l’humanité avec de tels morceaux. Ils viennent d’ailleurs d’avoir chacun un bébé (pas ensemble) qu’il serait sans doute intéressant de mettre en perspective avec ces élans de tendresse si on s’appelait Voici ou Paris Match. “Damage Done” est encore un exemple superbe, cette fois-ci complètement décharné, sans rythmique mais plein de nappes harmoniques enivrantes. Le morceau aurait pu être composé par Apparat seul, quand on y pense.
 

La techno. “Milk” est un long morceau expérimental. Il est baigné d’une certaine froideur et d’un côté progressif qui contraste totalement avec les autres titres de l’album. Le trio s’éloigne du côté pop très franc jusqu’à présent pour donner bien plus dans la techno. Il était temps, me direz-vous. La mélancolie est toujours là, les rythmiques calmes sur fond de chœur fantômatique en procession établit un paysage imaginaire à évocations humaines devenant lentement de plus en plus dramatique. On atteint finalement un point de tension à 8’40” où tout noircit et s’estompe, où les couleurs se fanent et seul le squelette rythmique subsiste, dénudé, écorché. Un morceau très surprenant en plein milieu de l’album.
 

Apparat. “Gita” et “Damage Done” sont deux moments de gloire pour la performance vocale. Va-t-il chanter en live ? Je ne peux plus attendre. Il est en revanche présent absolument partout comme Grand Adoucisseur d’Angles de Modeselektor. C’est sans doute très réducteur, mais on le sent responsable de nombreux passages harmoniques et de tout ce qui est organique, finalement. “Ilona” en est l’exemple parfait.
 

Modeselektor. Le Grand Duo Breakbeat dont les rythmiques pleines d’humour, de subtilité et d’inspiration infinie, transpirent une grande complicité et surprennent toujours. Ils sont partout dans l’album et on les devine derrière certaines structures synthétiques et anguleuses. Qui n’aimerait pas collaborer avec eux, honnêtement ?
 

Que ressort-il de ce nouvel album ? Plus de poésie. Plus d’accessibilité aussi, plus de pop. Quelque chose s’est passé entre l’album qui contenait Seamonkey et Slow Match et celui-ci. Des concessions, des frustrations peut-être. Un peu trop d’allusions UK un peu Garage, comme dans “Let In The Light” qui ne leur ressemble pas et dont on se serait volontiers passé. D’un autre côté des envolées lyriques absolument superbes et des associations rythmiques envoûtantes. Les deux interludes, non mentionnés jusqu’à présent, se mêlent au côté expérimental et structurent l’album.
 

Bref, on aime. Et on ne peut plus attendre de les voir en live.

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