Locked Groove


Photo : Joris Couronnet


Certains d’entre vous se rappellent peut-être avoir vu Locked Groove jouer durant la dernière soirée Haste. Moi aussi, j’en ai profité pour lui poser quelques questions (et danser évidemment). Si vous n’avez aucune idée de qui il s’agit, ne partez pas tout de suite, ça pourrait bien vous intéresser.

 

ENGLISH VERSION

 
Locked Groove, la boucle infinie, le tune sans fin qui garde la musique en vie longtemps après que la dernière piste du vinyle ne se soit terminée. Un pseudonyme bien choisi pour un artiste dévoué à la musique depuis son plus jeune âge et qui nous délecte inlassablement de ses tunes minutieux. Mixant subtilement les influences les plus diverses dans des tracks House-Techno, Locked Groove nous procure un son totalement rafraichissant qui vous fera tourner la tête et taper du pied.
 

 
Pour vous mettre dans l’ambiance et pénétrer l’univers de Locked Groove, des lecteurs sont dispersés le long de l’interview.
 
Attaquons sans plus attendre par un morceau court et sans concession uploadé récemment en exclusivité sur Soundcloud, ce morceau tout entier est resté scotché à mon cerveau tel un locked groove infatigable dés la première écoute. Ce n’est sans doute pas son morceau le plus représentatif mais il illustre bien la diversité musicale de l’artiste et sa capacité à créer des beats accrocheurs.



Commençant le piano à onze ans, travaillant dans un magasin de disques local, ex-étudiant en musique, le belge originaire d’Anvers, Tim Van de Meutter (aka Locked Groove) est clairement un personnage obsédé par la musique.
Tim se met d’abord à la production en créant des morceaux de Dubstep avant de trouver sa voie en produisant un son plus proche de ses goûts : House & Techno.
Ce changement de registre est une révélation pour le jeune artiste qui obtient une reconnaissance presque immédiate avec la sortie de son premier morceau - “Drowning” - sur la selection DJ-Kicks de Scuba.
Suivront plusieurs sorties sur Hotflush (le réputé label de Scuba) et Turbo Recordings permettant d’affirmer le style de Locked Groove et d’asseoir sa notoriété. Après une année complète de tournée et de production, nous rencontrons Locked Groove pour parler de sa carrière débutante et de ses perspectives d’avenir.



La sortie de “Drowning” sur la compilation de Scuba a grandement contribué à lancer ta carrière, à quel point étais-tu expérimenté à l’époque ? Tu tournais déjà souvent ?

Je n’étais pas expérimenté pour ce qui est de la production, je ne dirais pas que je le suis aujourd’hui non plus. Drowning est un morceau très simple de genre 5 pistes.
Je ne savais pas vraiment ce que je faisais, je faisais simplement quelque chose qui me semblait sonner bien.
En tant que DJ j’avais déjà pas mal d’expérience parce que je mixais depuis un moment déjà. Je dis toujours que j’étais un DJ avant d’être un producteur, c’est quelque chose que je trouve très important. Ça se perd un peu, les gens sont souvent producteurs avant de devenir DJ pour gagner de l’argent.



Tu jouais beaucoup à Anvers ?

Ouais, je faisais mes propres soirées et je travaillais dans un magasin de disques, je faisais un peu de booking pour un club aussi. Donc j’étais vraiment investi dans la scène locale.
J’ai commencé à faire des sets de 8 heures dans un petit bar d’Anvers qui s’appelle Bar Tabac. Je jouais toute la nuit et ça m’a vraiment appris beaucoup sur comment jouer devant un public.
Il se passait beaucoup de trucs à l’époque et si tu voulais faire ce genre de soirées tu devais savoir comment intéresser la foule. Ils ne doivent pas s’ennuyer et partir ailleurs. C’est de là que je tiens le gros de mon expérience en tant que DJ.





Tu as commencé en faisant du dubstep avant de devenir Locked Groove et de produire un subtile mélange de Deep House et de Techno radicale. Dirais-tu que ces premières expérimentations ont toujours une influence sur tes nouveaux sons ?

J’admet que mes tracks de dubstep n’étaient pas du tout du même niveau que ce que je produis maintenant. C’est pas un style facile à produire parce que tu as peux d’éléments sur lesquels jouer. C’est assez minimal mais tu dois faire en sorte que tout sonne absolument juste. Ça m’a beaucoup appris, j’essaie toujours de faire en sorte que tout sonne vraiment bien donc je dirais qu’elles ont toujours une influence technique sur mes productions plutôt qu’une influence musicale.
J’ai aussi remarqué quand j’ai commencé à produire de la House et Techno que je voulais avoir beaucoup d’infras dans mes morceaux, comme en dubstep, mais je m’en éloigne, il y a toujours des basses dans ma musique mais elles sont ailleurs, pas uniquement dans les basses fréquences.


Tu as parfois envie de retourner au dubstep ou d’expérimenter un tout autre style ?

Je doute très fort que je refasse un jour du dubstep. Il faut accepter ce en quoi on est bon, une fois qu’on l’a trouvé il faut se spécialiser la-dedans et ne pas essayer de faire quelque chose qui ne nous soit pas naturel.
Je pourrais bien faire un Live un jour mais je ne serais pas juste en train de cliquer sur un ordinateur portable, ce sera quelque chose d’autre.
Je songe aussi à écrire de la musique acoustique, comme du piano ou des petits orchestres mais ce ne serait pas en tant que Locked Groove mais un autre projet.


Avec un nombre croissant de sorties sur Hotflush et Turbo Recordings, tu es définitivement un producteur international mais quelle est ta vision de la scène musicale actuelle de ton pays d’origine, la Belgique ?

Tout le monde est éparpillé, il y a beaucoup de gens et de projets intéressants mais je ne pense pas qu’il y est vraiment une “scène musicale” désormais.
C’est un petit pays et tout le monde se connait d’une manière ou d’une autre mais nous n’avons pas une solide scène House ou Techno. Je me sens aussi un peu détaché de tout ça car je voyage beaucoup les week-ends et je ne vais pas vraiment aux soirées locales.

La seule chose que l’on ai depuis les années 80 en revanche, c’est une scène EBM et Minimal-synth, de la synth-pop et de la musique expérimentale très sombre. Nous avons une solide scène expérimentale grâce aux efforts de ceux qui ont organisé des soirées, sorti des disques, …
De toute évidence nous avons un héritage très riche, des labels et des morceaux légendaires qui sont venus de Belgique, c’est exactement ce qui a inspiré mon dernier EP.
J’y ai inclu des samples de tracks renommés que les gens ne remarqueront probablement pas mais que j’aime inclure en guise d’hommage.
Je dirais que ce que j’essaie de faire maintenant c’est d’avoir ma propre interprétation de ce qui a été fait dans cette scène du début à la moitié des années 90, en Belgique donc mais aussi aux Pays-Bas, en Allemagne et aussi en France.


Tu te décrierais comme old-school alors ?

Certaines personnes me voient comme le gars old-school tout analogique, c’est plutôt l’inverse à vrai dire. Effectivement je connais et joue beaucoup de vieux morceaux mais je les joue car ils sont intemporels, je ne jouerai jamais quelque chose simplement pour jouer un vieux morceau, il faut toujours amener quelque chose de neuf. J’avais 5 ans à l’époque et je ne faisais pas la fête sur ces sons, ça me paraîtrait hypocrite de dire que je suis old-school, je ne le suis pas.





Tu as tourné intensément en 2012, jouant aux côtés de Joy Orbison, Gingy & Bordello et beaucoup d’autres, quels ont été tes moments ou rencontres les plus mémorables cette année ?

En fait c’est l’année où ma vie a changé donc je pourrais difficilement choisir un moment. L’année toute entière est mémorable, avoir des gens qui apprécient ma musique, commencer à tourner, rencontrer de nouvelles personnes.
Ce que j’ai vraiment le plus apprécié c’est de rendre les gens heureux en jouant ma musique. On peut se sentir vraiment seul en tournée, s’ennuyer dans un aéroport, attendre un vol, attendre dans une chambre d’hôtel, attendre que quelqu’un vienne te chercher… Alors ce moment où tu es dans un club et que tu as l’opportunité de jouer la musique que tu aimes, c’est ça le moment le plus mémorable, toujours.
Bien que j’adore et que je ressente le besoin de faire du son, je ne le fais pas pour moi, rendre les gens heureux c’est ce qui me fait continuer à faire ce que je fais.


Après avoir passé l’année entière à jouer et produire, qu’est-ce que tu préfères dans le fait d’être musicien ? C’est toujours le studio que tu préfères ?

Le studio n’a jamais été mon moment favori. J’adore faire de la musique, pour moi c’est quelque chose que je dois faire sortir. Je ne dirai jamais que je suis un artiste, c’est une drôle de chose à dire. La plupart des peintres se décrivent comme tel et non comme des artistes, simplement parce qu’ils sembleraient blasés. J’ai simplement besoin de faire du son car ça reflète mon quotidien.
Quand je suis en studio c’est généralement un moment où je peux être seul. Ça a commencé comme une passion, un hobby, faire du son en général. Puis j’ai commencé à gagner de l’argent avec ça mais ça ne s’est pas pour autant transformé en boulot pour moi, j’aime toujours autant faire de la musique.
Mon moment préféré c’est plutôt quand je rencontre des amis sur la route, quand j’ai l’occasion de partager des bons moments avec les gens que j’aime. Les meilleurs moments seraient comme des lever de soleil mielleux, prendre des photos stupides entre potes.
L’expérience personnelle que l’on peut avoir, pas être assis dans une salle obscure à faire du son, ce que j’adore aussi mais qui n’est pas mon moment préféré.



Comment t’adaptes-tu à cette nouvelle vie ? Tourner et produire sans cesse.
Qu’as-tu ressenti quand tu as commencé à être internationalement reconnu après la sortie de “Drowning” ?

C’est bizarre parce que tout est arrivé très vite et je me suis vraiment retrouvé bombarbé en tournée.
Personne ne peut ni devrait se préparer pour ça, car si ça ne marche pas tu es déçu, alors je n’ai jamais considéré cette vie comme acquise.
Ça a juste évolué de cette manière et je ne peux pas dire que ça a été simple car c’est un vrai changement de vie, tu dois t’adapter et ça peut être très stressant par moments. Ça a été une source de problèmes avec la fille que j’aime parce que le stress était trop présent mais ça va mieux maintenant.
Tu dois aussi gérer beaucoup d’argent et avec l’argent viennent les responsabilités, la comptabilité, la paperasse, les frais de management, de booking, toutes ces merdes.
La transition a donc été vraiment rude au début mais c’est pour le mieux, tu apprends aussi très vite.

Être connu internationalement est aussi étrange parce que tu ne te rends pas vraiment compte à quelle distance tu propages ton son avant d’aller dans un pays qui est à 6 heures de vol ou de traverser l’Océan Atlantique et que les gens viennent te voir et te demandent une photo.
Je ne peux pas vraiment dire si j’aime ça ou pas. Bien sur c’est un boost pour l’ego de savoir que les gens aiment ta musique mais c’est aussi très dur de savoir si les gens t’apprécient pour ce que tu es ou pour ce que tu fais, c’est vraiment difficile. Tu peux parler à quelqu’un toute la soirée, commencer à vraiment l’apprécier, avant de te rendre compte qu’il te parle uniquement pour qui tu es, un DJ, un artiste, et il veut paraître intéressant devant ses potes ou peu importe. Ce n’est pas exactement douloureux mais tu réalises que tu dois garder une certaine distance.
Donc ouais, c’est une drôle de vie. :haha:





Tu as sorti des tracks sur Hotflush et Turbo pour l’instant, on peut s’attendre à quoi pour la suite ?

Je vais faire une sortie de plus pour Turbo puis ensuite ce sera surtout sur Hotflush.
Je vais avoir mon propre sous-label Locked Groove pour Hotflush bientôt donc je vais commencer à introduire des nouveaux talents vers fin 2013.
D’abord, le sous-label sortira quelques uns de mes morceaux pour mettre les choses en marche puis j’introduirai progressivement de nouveaux artistes. Je pense que c’est ce que je dois faire, c’est mon devoir en tant que jeune artiste, je dois aider les autres à en arriver là aussi car c’est un monde difficile. J’ai eu l’opportunité de partager ma musique et je me dois de donner cette opportunité à d’autres car je ne me vois pas faire ça jusqu’à mes 50 ans, je le ferai jusqu’à mes 40, maximum. Et ensuite ce sera le tour des générations suivantes, je serais probablement toujours présent dans le milieu mais d’une manière différente, en ayant un label, aidant des jeunes artistes pour le management ou autre.
Mais je ne serai pas sous le feu des projecteurs pour toujours. Je veux partir quand je serai au top, c’est comme ça que tu veux que les gens se souviennent de toi. Je ne veux pas avoir 55 piges et devenir chauve.
Toute cette vie nocturne est basée sur la jeunesse, des gens jeunes et des idées fraîches.
Bien que je respecte le boulot de DJs plus âgés qui font encore beaucoup pour le milieu, je ne me vois pas faire 4 ou 5 shows par mois avec une famille.


Tu trouves encore du temps pour d’autres projets musicaux ou c’est uniquement Locked Groove en ce moment ?

C’est Locked Groove à plein temps, je joue encore beaucoup de piano en revanche. Dès que j’en ai l’occasion, je m’accorde une session de 2 heures de piano, comme avant. J’apprend encore beaucoup de piano parce que ça me semble important. C’est aussi une forme de relaxation de faire autre chose que de la musique électronique.


Pourrais-tu nous raconter comment ton featuring avec Gingy a vu le jour et a été produit ?

La production de Tie Dye est assez marrante.
Nous étions tous les deux signés chez Turbo, nous nous sommes rencontrés et on a continué à discuter sur internet.
On a commencé à s’envoyer des segments via internet et en quelques heures on avait le morceau pour ainsi dire. J’ai fais les vocaux. Ça a été bouclé en une journée.





Si ton son est déjà si mature c’est probablement grâce à ton ancien boss, du temps où tu bossais dans un magasin de disques, qui t’as nourri de sa propre culture musicale. Tu as toujours le temps de chercher des sons plus anciens, expérimentaux ou même plus décontractés ? Quelles ont été tes dernières découvertes inattendues ?

J’ai bien du temps pour ça et je continue à chercher beaucoup de vieux sons. Ça fait parti de mon métier. Si j’ai du temps à tuer, je cherche un magasin de disques. Ma dernière trouvaille était dans un magasin à Rotterdam, un tout petit magasin de disques d’occasion. J’y ai trouvé un disque d’un groupe qui s’appelle TIM – c’est aussi mon prénom – et qui s’appelle “The Sun Will Win” (en danois) et c’est un espèce de disque de post-punk complètement fou. Ce qui est drôle c’est qu’il y avait des coordonnées derrière, j’ai trouvé le gars sur internet, lui ai envoyé un mail et ai acheté tous les disques qu’il avait encore, ils n’en avaient pas vendu beaucoup. Je les ai vendu sur Discogs pour 60€ pièce, ce qui était assez génial :haha:
Je suis aussi pas mal connecté à la scène artistique alors j’achète beaucoup de disques d’art aussi, le dernier était de Le Corbusier, je l’ai eu pour presque rien.
J’écoute encore beaucoup de nouvelles musiques expérimentales mais il y a pas mal de merde aussi.


J’attend impatiemment ton nouvel EP – “Heritage” – qui revisite l’histoire musicale belge, tu aurais une info à nous partager ?

Et bien l’artwork est français à vrai dire, j’ai choisi une peinture de Rousseau appelée “Le Rêve”, ce sera la pochette de l’EP.


Heritage sort le 25 et vous pouvez déjà écouter une preview de tout l’EP (ci-dessus). Locked Groove nous démontre à nouveau ses talents de compositeur en nous délivrant des sons plus deep et ambient qui vous feront surement fermer les yeux et balancer la tête au rythme de ces morceaux épiques. J’ai hâte d’entendre l’EP dans son intégralité pour embarquer dans un voyage musical et physique complet.


En attendant, ne ratez pas Locked Groove dans la session Boiler Room de ce soir (19h-23h) dans laquelle il jouera aux côtés d’autres membres de Hotflush (dont South London Ordnance, l’invité de la prochaine soirée Haste du 19 avril, à ne pas manquer).



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