Högni Egilsson


Je devais le rencontrer jeudi soir, juste avant le début du festival, pour parler de GusGus. Son manager m’avait décrit Högni Egilsson comme ça: « He looks like a character from Game of Thrones but he’s the nicest guy on Earth ». Et en fait il n’est pas venu. J’ai cru au caprice de star, pendant ses deux concerts jeudi soir j’ai eu envie de le détester. Mais c’est pas facile, parce qu’il a du talent. Ses performances impeccables ont attisé ma curiosité. L’aura qu’il semblait avoir sur la foule aussi. Alors j’ai insisté, et puis on s’est re-ratés. D’e-mails en SMS, il était à la fois nulle part et partout, partout sur scène et nulle part pour mon interview. Au bout de quatre concerts dans quatre style différents (H E, GusGus, Gluteus Maximus, Hjaltalín), j’étais convaincue qu’il était incontournable, et que j’avais l’occasion de rencontrer LE chanteur islandais du moment. Il m’a donné rendez-vous dimanche après-midi dans son bistro préféré de Reykjavík, et on a discuté. De GusGus mais aussi de ses projets, de la musique en Islande. Rencontre avec le Viking à la voix de velours.
 

 

Bonjour Högni. Comment ça va aujourd’hui ?

Ça va. Je reviens de la piscine.

 

Détente après le festival ?

Oui. J’avais rendez-vous avec ma sœur…

 

Il se lève tout d’un coup et va parler au serveur pour faire baisser la musique. Il revient en s’excusant.

Désolé, ça me dérange. Je suis un peu obsédé par le volume de la musique. Il n’y a pas assez d’endroits avec du silence. Je trouve que les dimanches, le silence devrait être obligatoire.

 

Pour se reposer ?

Oui. C’est important, le silence. Qu’est-ce que je disais ? Oui, j’avais rendez-vous avec ma sœur à la piscine. Elle est actrice. Elle joue en ce moment dans une pièce pour laquelle j’ai écrit de la musique, mais je n’aime pas ce qu’en a fait le metteur en scène, il a changé toutes les nuances. J’avais écrit un morceau avec de l’orgue, ça donnait une touche sacrée, je voulais que ce soit un peu comme une version mystique du Get Happy de Judy Garland, et il a tout changé parce qu’il voulait que ça soit plus péchu. J’ai découvert ça à la première et ça a été un choc ! C’est vraiment dommage quand un metteur en scène ne connaît rien à la musique, mais c’est souvent le cas.

 

Tu as beaucoup de projets différents. A Sónar, je t’ai vu sur scène avec 4 formations différentes… Laquelle est la plus importante, la plus personnelle ?

Mon groupe historique, c’est Hjaltalín. C’est le groupe que j’ai créé, c’est mon premier groupe. Mais mon projet le plus personnel c’est H E. Tu as vu le concert ? Ça t’a plu ?

 

Oui. Qu’est-ce que c’est, c’est un projet solo ?

C’est… une nouvelle création. Je voulais faire quelque chose de différent, avec une approche plus globale. Je voulais exprimer la diversité des états d’âme, avec une approche synesthésique, holistique. C’est pour ça qu’il y a les projections derrière moi, pour parler à tous les sens. Il y a beaucoup de changements de rythme, de flux et de reflux… Ce projet, c’est vraiment ma musique, c’est quelque chose que j’avais en moi depuis longtemps, un peu comme s’il était resté caché sous mon lit et que je le sortais enfin maintenant.

 

Et ça fait combien de temps que tu l’as sorti ?

Trois jours ! Jeudi, c’était le premier concert. Quasiment personne n’avait entendu la musique avant ! Les gens se posaient un peu des questions d’ailleurs (il rigole). Là on est en train de travailler sur l’album, qui devrait sortir en avril. C’est President Bongo, de Gus Gus, qui le produit.

 

Et le choeur d’hommes à la fin du concert, c’est qui ?

C’est le choeur d’hommes le plus ancien d’Islande, c’est une véritable institution. Leur nom veut dire « Frères de Sang ». Ils seront sur l’album aussi. Ils sont très forts.

 

C’est vrai que c’était très beau, surtout dans cette salle qui a une très bonne acoustique.

Tout à fait ! Je suis tellement content qu’on ait une salle de concert comme Harpa. Ca a été un projet assez controversé, surtout à cause du coût. (Le Harpa Concert Hall, où se déroule le festival, a été achevé en 2011. La construction a démarré en 2007 et a du être complètement stoppée en 2008 à cause de la crise financière qui a mis l’Etat au bord de la faillite. Il sert aujourd’hui de résidence à l’orchestre symphonique d’Islande, qui répétait auparavant dans une salle de cinéma.)
Il y avait des tas de gens qui critiquaient le projet, mais maintenant je pense qu’ils se rendent compte de combien c’est important. Il y avait des gens qui disaient « nous sommes un petit pays, on n’a pas les moyens de financer un orchestre symphonique et un théâtre national ! » (L’Islande compte moins de 350 000 habitants). Mais ça me rappelait cette citation de Winston Churchill, quand certains lui disaient qu’il fallait couper le budget de la culture pour financer l’effort de guerre : « Mais alors on se battrait pour quoi ? » Harpa est un symbole important. On l’appelle notre Palais de Cristal… (il sourit.)

 

 

A te voir te produire avec plein de groupes dans plein de styles différents, et dans ce qu’on peut lire sur la scène musicale islandaise, on a envie de croire à une petite communauté soudée où tout le monde se connaît et travaille avec tout le monde. Est-ce que c’est le cas ?

Non, pas forcément. Je ne pense pas que tout le monde travaille avec tout le monde. Je travaille avec les gens que je trouve intéressants, avec mes amis. Il y a des gens dont je ne partage pas la vision. J’aime aussi travailler avec des artistes internationaux. Mais c’est vrai qu’il y a un fort courant musical ici. On attache beaucoup d’importance à la musique, à l’art, à la beauté en général… C’est important, parce que la musique a le pouvoir de calmer les esprits, les colères… La musique apaise les pensées trop extrêmes, trop violentes… Ca permet de rassembler les gens, de créer un esprit de communauté. C’est pour ça que la musique est importante ici. Ca nous rend fiers.

 

Si on en revient à Gus Gus, ça fait combien de temps que tu travailles avec eux ?

Depuis 2011, depuis le dernier album. [NDLR : Arabian Horse, chez Kompakt]

 

Et comment se passe cette collaboration, c’est « Gus Gus featuring Högni Egilsson » ou tu es un membre du groupe maintenant ?

Je fais partie du groupe. Ca a toujours été ça le deal. On est 4 membres, maintenant.

 

Et tu participes aussi à la conception des titres ?

Oui, j’ai apporté ma touche. Par exemple pour Arabian Horse, les autres avaient préparé tous les sons dans les samplers. On est parti aux Îles Féroé pour enregistrer, et là, dans le studio, je me suis mis à chanter, à improviser. Juste des mélodies, sans paroles. Donc j’ai commencé à écrire ces mélodies, et j’ai expliqué ma vision aux autres : puisqu’on fait de la techno, de la dance music, on va faire un truc chic. J’avais envie d’un esprit classy disco. Alors on a retravaillé pour intégrer tout ça.

 

Et le prochain album de Gus Gus, c’est pour quand ?

Sans doute pour l’automne 2014. Ca prend plus de temps que prévu, parce qu’il y a un peu de turbulences dans le groupe en ce moment. L’un des producteurs est en train de prendre ses distances avec le groupe, et on va peut-être avoir le retour d’un ancien producteur qui travaillait avec Gus Gus dans les années 90… Ca change.

 

La composition du groupe a en effet beaucoup évolué. Est-ce qu’on peut dire que le fil conducteur, c’est Bongo ?

Oui, c’est le membre le plus important du groupe, c’est lui qui est à l’origine des différentes évolutions. C’est marrant parce qu’en ce moment on a d’un côté Bongo qui est dans un esprit très arty, expérimental, et de l’autre on a le deuxième producteur qui a une vision plus Eurodance, il veut qu’on aille à Ibiza… Moi je suis entre les deux.

 

Ta voix est devenue l’une des composantes importantes du style de Gus Gus sur le dernier album. C’est rare d’entendre des groupes de musique électronique qui attachent autant d’importance au chant, avec une telle qualité dans les voix.

Tu penses vraiment ça ? Merci ! Je crois qu’on essaie de faire des chansons avec de belles mélodies, et de belles paroles aussi. J’ai fait beaucoup de progrès dans l’écriture de paroles, même si je ne me considère pas comme un parolier. Maintenant je fais plus attention à ce que les mots veulent dire, à la poésie.. Ca se sent sur le dernier album de Hjaltalín par exemple, c’est plus subtil qu’avant. Avant on avait des paroles assez… flamboyantes, par exemple on a une chanson qui s’appelle Hooked on Chili où on parle de chili sauce en faisant un parallèle avec l’effet que ça fait à un homme quand il voit passer une jolie fille… Il y a même une recette de chili vodka dans le dernier couplet ! Bref, maintenant j’écris des trucs plus profonds.

 

Comment tu décrirais le style de Gus Gus ?

C’est de la techno. C’est un groupe de musique électronique. Mais c’est aussi une institution, c’est un groupe qui a un parcours unique. Chaque album a un son différent, qui répercute en quelque sorte les mouvements de ce qui se passe dans la vie à ce moment là. Ce n’est pas un show bien calé qui avance dans la même direction tout le temps, on n’arrête pas de changer de direction. Et je pense que maintenant on est à un de ces moments de changement de direction.

 

Ah oui ? Quelle direction ?

Le prochain album sera plus pop. Ca restera très électronique mais avec des sons plus électro-pop. Il y aura pas mal de violons aussi, on a travaillé avec un orchestre à cordes incroyable, avec les beats c’est génial. Il y a aussi un morceau très très sexuel, avec des cuivres et des cordes…

 

 

On a hâte d’entendre ça. Et sinon, peux-tu me dire deux mots de Gluteus Maximus ? C’est quoi, ce truc ?
Il me regarde avec des yeux un peu embarassés.

C’est… Je ne sais pas. C’est un mélange de… un mélange d’haltérophilie et de techno minimale. C’est assez bizarre.

 

Une sorte de cirque techno ?

Oui, un cirque… on pourrait aussi appeler ça de la « muscle music ».

 

Je t’ai croisé hier soir devant DJ Margeir. Quels autres concerts es-tu allés voir pendant le festival ?

J’ai vu Trentemøller hier soir, c’était cool. Il a pas mal changé de style, j’aime bien, c’est un peu plus rock… « Rocky cool », je dirais. Ca m’évoque une ambiance punk new-yorkaise, je sais pas si tu vois ce que je veux dire…

 

(Une serveuse lui apporte une bière et un burger. Je suis à la fois surprise de voir cet esthète ultrasensible se nourrir d’autre chose que de musique et de lumière, et étonnée que ce colosse blond ne soit pas plutôt du genre à manger des petits enfants tout crus avec une tasse de sang frais.)

Je suis aussi allé voir Jon Hopkins. J’aime vraiment beaucoup ce qu’il fait. On voit tout de suite la différence quand quelqu’un fait de la musique de manière raffinée comme ça. Ce qu’il fait avec les sons de piano là, c’est génial. Il a une approche unique… J’aime quand on sent que la musique est importante. Ca devrait toujours être le cas. Ca a toujours été le cas d’ailleurs, mais des fois les gens l’oublient. Qu’est-ce que j’ai vu d’autre ? Ah oui, Bonobo, avec le type qui joue de la flute, c’était pas mal. J’ai raté Major Lazer, c’était comment ?

 

Comme d’habitude… C’était fun.

On ne peut pas tout voir. J’ai beaucoup joué aussi. Deux concerts jeudi, un vendredi, un samedi…

 

Oui, d’ailleurs quelle endurance ! Ce n’est pas trop fatiguant ?

Je ne sais pas… L’autre jour Daníel de Gus Gus me posait la même question, il me demandait comment je fais, mais je lui ai répondu que je ne savais pas. Je le fais, c’est comme ça, je change de costume et j’enchaîne, c’est tout.

 

Bravo. On a parlé du prochain album de Gus Gus, mais toi personnellement, tu as d’autres projets ?

L’album de H E, qui sort en avril. Je vais faire un concert en forme de performance pour l’inauguration du Reykjavík Arts Festival. On va aussi partir en tournée avec Hjaltalín en février et mars. On va à Oslo, puis en Allemagne… On va aussi passer à Paris, mais la date a été changée. Je te l’enverrai.
Et puis sinon, mes projets, c’est comme d’habitude : l’argent, la célébrité, la drogue et les putes, quoi.

 

Quelle star.
 

Propos recueillis par Célia Bugniot pour RadioElectroLyon.
Crédit photo : Célia Bugniot.

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