Blawan


Crédit photo : Joris Couronnet


Lors de la dernière soirée Haste au Transbordeur, j’ai pu rencontrer l’un des producteurs les plus intéressants du moment. Il vient d’outre-manche, il est talentueux et c’est un amoureux du microsillon : j’ai nommé Blawan !

 

Afin d’accompagner votre lecture en musique, différents lecteurs seront disposés au fil de cette interview, avec une sélection de morceaux de Blawan. On commence avec sa plus connue, au vocal bien particulier : Why They Hide Their Bodies Under My Garage.

 
Comment as-tu commencé à produire de la musique ?

Honnêtement je ne sais pas trop. Je jouais de la batterie quand j’avais 8-9 ans. Vers 16 ans, je me suis trouvé un logiciel piraté, j’ai commencé à produire un peu, surtout des kicks. La batterie m’a pas mal aidé du coup, parce que les percussions sont une des choses dans lesquelles je suis plutôt bon. (ndlr : on a remarqué que Blawan a ‘KICK’ et ‘DRUM’ tatoué sur les phalanges)

 
Quel type de musique écoutais-tu à cette époque ?

J’écoutais énormément Joy Division, Whitehouse ou encore Coil. Pendant un moment j’ai également eu une grande passion pour le Black Metal. Pendant mes années adolescentes, ce qui m’attirait, c’était la musique bizarre, violente, agressive.

 

Comment es-tu arrivé à la musique électronique jouée en club ?

J’ai tout simplement aimé ça, progressivement.

 

Tes morceaux sont de plus en plus différents depuis tes sorties sur Hessle Audio. On dirait que tu expérimentes beaucoup ?

Oui, toujours. Je n’aime pas rester cloisonné. J’aime m’amuser dans un genre, un style, pendant un moment mais dès que je commence à me lasser je me force à trouver de nouvelles idées. Je suis très impliqué dans tout le processus du travail en studio. Le morceau vient après ce travail sur le son. La production c’est surtout de l’exploration sonore pour moi.

 

Quelles sont tes influences principales aujourd’hui ?

J’essaye de ne pas trop m’inspirer de ce que font les autres. C’est inévitable, bien sûr. J’évite d’écouter au casque déjà, la musique c’est avant tout en studio. Il y a une grosse part de subconscient là dedans. Je ne me rends jamais compte des émotions tout de suite. Certes ma musique n’est pas très émotionnelle, mais la ‘vibe’ du morceau vient uniquement après que je l’ai fini. Plusieurs mois après, je réécoute ce que j’ai fait et tout prend son sens : j’ai écris de la musique.

 

Comment produis-tu ?

J’ai un home studio et c’est uniquement là que je produis. Je trouve des idées lors de mes voyages, mais j’ai besoin d’avoir tout mon studio chez moi. Je me lève le matin et je mets tout mon matériel en route. Je ne produis pas forcément à ce moment là, je me balade, je regarde la télé, je fume un joint et, si le cœur m’en dit, je fais de la musique. Cependant, j’ai de moins en moins de temps pour composer. Avant oui, mais maintenant j’ai plus trop le temps de me poser pour faire des morceaux. Je ne peux pas en faire quand je suis fatigué, j’ai besoin d’être complètement frais et me sentir bien.

 
Qu’est-ce que tu utilises ?

Des machines analogiques, des sampleurs, pas mal de hardware, et Ableton pour éditer et pour les parties vocales essentiellement. Je m’amuse avec le hardware. J’aime réarranger toutes les connexions à chaque fois, même si ça peut devenir complexe. Ça change à chaque fois, et c’est très expérimental. Et si une installation marche bien, je m’y tiens et écris plusieurs morceaux avec. J’enregistre sur bande, et je laisse les mecs du mastering faire leur boulot. L’important de toute façon c’est que ça soit bon. Si je me rends compte qu’à cause de l’analogue c’est de la merde et que je peux faire mieux avec un ordinateur, je passe sur ordinateur.

 

Tu as utilisé un sample des Fugees pour Why They Hide Their Bodies Under My Garage?, d’où t’es venue cette idée ?

D’Internet. J’ai utilisé ce vocal des Fugees car me mère les écoutait beaucoup quand j’étais plus jeune. D’ailleurs sur la pochette de His He She & She sorti chez Hinge Finger, c’est ma mère qu’on voit. C’est assez personnel pour moi. J’ai fait ça en partie parce que je voulais voir si elle reconnaîtrait le vocal d’origine.

 
Ça a marché ?

Non ! (rires) Ces paroles sont restées coincées dans ma tête, je ne connaissais même pas le titre original, j’ai juste trouvé l’acapella sur Internet. J’ai pas non plus envie d’insister davantage là dessus parce que la musique de l’EP n’a rien à voir avec ce que j’ai pu vivre étant enfant. Les morceaux, eux, sont ce qu’ils sont.

 
Tu t’attendais à un tel succès pour ce morceau ?

Pas vraiment. Je trouvais que les voix étaient horribles, mais je ne l’avais jamais joué en club. Pour moi, c’était surtout un morceau bizarre. Je ne m’étais pas rendu compte à quel point les voix étaient prenantes, avant de l’entendre en club. Quand elle est sortie, il y a eu un buzz, et il a fallu en faire quelque chose de fini, ajouter un visuel, etc… et ça n’était plus un morceau isolé. Le disque (His He She & She, Hinge Finger, 2012, ndlr) est centré sur ce morceau. Les gens m’ont dit que, pour le meilleur et pour le pire, j’étais plus connu pour les voix. Et j’en suis content, c’est ma musique ! Et puis même si je trouve que c’est mauvais et que quelqu’un d’autre l’aime, tant mieux, le morceau est-ce qu’il est. Si tu trouves que ton morceau est mauvais, tu peux toujours écrire davantage de musique, c’est pas terminé. C’est un processus infini.

 

Parmi tes sorties, Getting Me Down se démarque pas mal. Est-ce que c’est un style vers lequel tu comptes t’orienter ou juste un essai, le temps d’un morceau ?

Je ne sais pas. Ce morceau est assez vieux en fait, il date de 2009. Je l’ai sorti en 2011. Je l’ai écrit comme un morceau à vocale pour DJ. Je l’ai passé aux mecs d’Hessle Audio, qui l’ont joué de temps en temps et qui m’ont dit, après quelques mois, qu’ils avaient de très bons retours. Du coup, je l’ai sorti en édition limitée sur une face. De plus en plus, les gens voulaient le morceau et parallèlement, je voulais de plus en plus le garder totalement pour moi.

 

Tu mixes uniquement sur vinyle ?

Oui, enfin pas tout le temps, mais la plupart du temps oui.

 
Avec toutes les avancées technologiques, mixer sur vinyle est devenu l’une des manière les plus difficiles de mixer. Pourquoi est-ce que tu es resté à ce format ?

Pour plein de raisons. La première, c’est le son. La seconde, c’est parce que je trouve ça plus facile de mixer sur vinyle qu’avec quoi que ce soit d’autre. J’ai appris comme ça. Ce n’est pas ‘naturel’, parce que la plupart des clubs ne sont pas adaptés pour ça. Je sors aussi beaucoup de vinyles ça me gênerait beaucoup d’en sortir et de ne pas jouer sur vinyle. C’est aussi pour soutenir cette industrie. Plus il y a de monde qui joue des vinyles, mieux c’est pour l’industrie du disque et pour la culture. Ça montre que tu t’attaches à la musique. Mais je ne suis pas puriste, je ne vais pas m’énerver contre les gens qui n’utilisent pas le vinyle.

 
Est-ce que si tu aimes les vinyles, c’est en partie parce qu’ils sont si capricieux ?

Oui, c’est le contact physique que j’aime. C’est d’ailleurs ce que j’essaie de faire dans ma musique maintenant, j’essaie de tout garder le plus réel et analogique possible. La musique que tu fais est enregistrée sur une bande qui va au mastering et ça passe directement sur vinyle. Il n’y a pas de conversion digitale dans le processus. Quand tu as ton vinyle en main, tu touches le signal électronique pur, la musique pure.

 

Quelle était l’idée derrière ta collaboration avec Pariah pour créer votre duo Karenn ainsi que votre label Works The Long Nights ?

On est potes donc au début c’était juste Pariah et moi écrivant de la musique ensemble. Le label est venu plus tard. Les labels étaient intéressés mais ceux à qui on envoyait notre musique disaient “Ouais on aime ça et ça mais pas ça” et on en a eu vraiment marre donc on s’est dit qu’ils iraient se faire foutre et qu’on le ferait nous même. Et ça s’est trouvé être une des meilleures choses qui nous soient arrivées. Je pense que l’année prochaine sera une année importante pour nous. On a beaucoup de choses à sortir, mais on ne veut pas non plus de flux constant de musique. Chaque sortie doit être spéciale. La prochaine sera une collaboration entre Surgeon et moi. Le projet grossit, ça prend du temps, mais plein de choses vont sortir. On attend ça avec impatience. (Nous aussi, ndlr)

 
De quoi rêves tu à l’avenir ?

Je suis vraiment content de ma situation actuelle. Si je pouvais appuyer sur un bouton qui permette de garder les choses telles qu’elles sont, je le ferais tout de suite ! Je rencontre plein de gens, j’ai l’opportunité de jouer chaque week-end, j’ai du mal à imaginer comment ça pourrait s’améliorer.

 
Et le futur de la scène UK ?

La scène UK a toujours été très puissante. Je pense que ces deux dernières années, de très bonnes choses ont été produites. La Techno est revenue en force et c’est très excitant. Mais ce n’est pas seulement le Royaume-Uni, l’Europe compte énormément de bons producteurs.

 
Que penses-tu de ce type de musique, justement ? On a beaucoup parlé de Dubstep, de Future-Garage et maintenant il y a la Future-Techno ?

Je n’utiliserais jamais ces deux termes ensemble. Je pense que Future-Garage, c’est un terme assez pauvre. Je sais que plein de gens l’utilisent mais mettre “Future” devant Techno, c’est complètement différent parce que l’idée de la techno ça a toujours été de regarder en avant. Il y a toute une dimension culturelle, et il y a une véritable histoire de la Techno depuis environ 20 ans. Mais la Techno, ça reste la Techno. Des sous-genres sont nés du Dubstep ces dernières années, c’est indéniable. Mais en ce qui concerne la Techno, je pense que c’est vraiment un phénomène continu. On pourrait dire que Jeff Mills c’est de la Future Techno parce qu’on a l’impression qu’il fait ce que personne n’a jamais fait, ou ce que le prochain va faire, mais en réalité le mec suit juste son propre chemin. Il n’y a pas de compétition dans la Techno. Ce sont juste des gens qui suivent leur chemin et ils sont contents. Du moment que la musique marche en club et que les gens l’aiment, ça n’a pas d’importance que ça sonne comme ce qui a été fait il y a 20 ans. C’est toujours de la musique.

 

Tu te définis comme un artiste Techno ?

Oui. Je dirais que la techno a eu une influence énorme sur moi.

 
Le Dubstep aussi ?

J’ai grandi avec le Dubstep. Mais je ne suis pas allé à une soirée Dubstep avant 2008, ou quelque chose comme ça. Au Royaume-Uni, c’était assez tard pour commencer. J’aime ça mais je n’ai jamais été complètement immergé dedans. C’était un énorme phénomène à ce moment-là, c’était complètement nouveau, mais je n’ai jamais été impliqué dans la scène Dubstep.

 
Quel est ton meilleur et ton pire souvenir de scène ?

T’es dur, mec. Allez, on commence par la meilleure, parce que je ne veux blesser personne. On a joué en tant que Karenn au Berghain il y a quelques mois et je peux affirmer que ça a été l’un des plus grands moments de ma vie. Avoir la possibilité de jouer sur des machines analogiques avec ce soundsystem qui est complètement incroyable ! Je n’ai pas de très mauvais souvenir, j’ai eu de bons et de mauvais shows, c’est tout. Mais je ne trouve pas d’expérience fondamentalement mauvaise.

 
Quels sont, selon toi, les artistes UK les plus intéressants à suivre en ce moment ?

Oh, il y en a plein ! Il y a ce mec Truss qui a un projet qui s’appelle MPIA3, il vient de sortir un disque chez R&S. Happa est un artiste intéressant aussi mais il est tellement jeune, c’est fou ! Moi à 15 ans je jouais aux jeux-vidéos, je me branlais. Il fait de la très bonne musique maintenant, mais sans vouloir être condescendant ou quoi que ce soit, il est possible que, quand il fera son expérience des clubs plus tard, il change progressivement. Quoi qu’il en soit, ces artistes sont passionnés, mais il faut quand même garder en tête qu’autour d’eux planent des gros oiseaux de l’industrie du disque qui essaient toujours de trouver “the next big thing”. Prenons l’exemple des Disclosure. Ils ont commencé à écrire de la musique il y a quelques années, alors qu’ils étaient vraiment jeunes. De ce que j’entends sur eux, (ce n’est peut être pas vrai mais peu importe) les managers et les labels s’en sont emparés et ont pris deux ans pour préparer tout ce qu’on connaît d’eux aujourd’hui. J’ai juste envie de leur dire de lâcher prise : si ces gamins sont bons, laissez-les faire tout seul ! Laissez-les trouver leur voie, sans cette équipe autour d’eux. C’est ce qu’il se passe au Royaume-Uni. Dès qu’un jeune type se fait un peu connaître, les putain de vautours se ramènent et les harcèlent. Ça peut être positif, mais aussi très perturbant. Imagine-toi : quand tu as 15 ans, qu’est-ce que tu connais des clubs ? Si tu es DJ et que la musique est ta vie, si tu es immergé dans la culture techno par exemple, tu veux que tous ceux qui travaillent dans ce domaine soient dans le même état d’esprit et partagent cette même passion. Personnellement, de même que je ne peux pas relier ce que je faisais à cet âge et ce que je fais maintenant, je ne pense pas qu’un jeune de 15 ans puisse se projeter à ce point dans le futur.

 

Tu vois la musique comme quelque chose de personnel où chacun fait son truc ou plutôt comme une grande coopération ?

C’est à toi de construire ta propre voie. Tu peux faire quasiment tout tout seul maintenant. Déjà, pas besoin d’avoir un manager. Pour moi, inclure quelqu’un qui prend les décisions à ta place, c’est pas bon et ça n’arrivera pas dans mon cas. Tout ce qui compte, c’est la musique. Tant que je suis content avec la musique que je produis et que les gens aiment, j’aurai ma carrière. J’ai pas besoin d’un mec qui me pousse dans telle ou telle direction. Si une porte s’ouvre, j’y vais moi-même. Ça rejoint ce qu’on disait à propos des jeunes artistes au Royaume-Uni. Ça n’est plus de l’expérimentation et de la recherche musicale, ça n’est plus qu’une question de business.

 
 
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