Daft Punk – Random Access Memories (Columbia Records)

S’atteler à faire une critique du nouvel album des Daft Punk, c’est dès les premières lignes l’assurance de savoir que sa chronique ne pourra être impartiale, totalement objective, que son point de vue sera catalogué dans les « pros » ou les « antis », que son avis sera noyé entre des milliers d’autres et qu’il ne pourra surtout être l’avis de toute une rédaction, déjà partagée au moment de la sortie de Get Lucky.

 

Remettons les choses dans leur contexte : la sortie du 4ème album studio des Daft Punk a constitué l’évènement musical et marketing depuis le début du mois de mars et la publication d’un court passage de ce qui allait devenir le premier single, le morceau Get Lucky (lire historique de la promo de RAM ici), avec des infos distillées au compte-gouttes, ce qui a d’autant plus attisé l’attente des fans, toujours plus nombreux depuis 2005 et Human After All.

 

Annoncé pour le 21 mai, puis mis en écoute le 14 en réponse à sa fuite sur le net, Random Access Memories (RAM) a suscité autant de remarques élogieuses que de critiques sanglantes. Le débat pros vs antis « campagne promo de l’album » s’est transformé en pros vs antis « Daft Punk 2013 ». Les commentaires sur la communication particulière du groupe ont laissé place à davantage de fond, à ce qui nous intéresse en somme : la musique.

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Vous l’avez sans doute lu 100 fois, mais oui Random Access Memories n’est ni Human After All, ni Discovery, et encore moins Homework. Le « son » Daft Punk qu’attendaient certains (ce « son » existe-t-il en réalité?) n’est pas au rendez-vous. Refaire un Human After All ou un Discovery-bis aurait amener les Daft à se faire taxer d’opportunistes, voire de démagogues envers leurs fans. Comme à chacun de leurs opus, ils ont décidé de remettre les choses à plat, de proposer une vision différente de leur musique, de refuser la « redite ».
 
En proposant un nouvel album 8 ans après le précédent, Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo ont fait mûrir leur projet, plus travaillé techniquement que leurs précédents puisqu’ayant été réalisé en grande partie en studio, en parallèle de la sortie de la BO de Tron 2 qu’ils avaient composé en 2011. Ils se savaient bien évidemment attendus au tournant : depuis 15 ans, ils ont été érigés médiatiquement comme « les pères de la French Touch » et comme ayant la plus grande influence sur l’EDM (Electro Dance Music). Avant même la sortie de l’album, certains prédisaient déjà qu’il marquerait un tournant, qu’il marquerait la fin d’une époque, que les Daft nous mettraient une claque, comme une prise de conscience de la pauvreté de la scène électro actuelle. Un propos un peu extrême mais qui démontrait l’énorme attente autour du nouvel opus d’un des seuls duo de musique électronique qui a toujours su concilier accessibilité et qualité musicale. L’attente est d’autant plus grande quand la liste des musiciens, auteurs, compositeurs et interprètes a été révélée : anciens musiciens d’albums illustres (Nathan East, Omar Hakim, Paul Jackson Jr pour ne citer qu’eux), auteurs et compositeurs 70′s et 80′s (Nile Rodgers, Paul Williams, Giorgio Moroder) et producteurs actuels (Pharell Williams, Gonzales), de quoi faire rêver tout amateur de musique pop dite de « dance » depuis 40 ans.

 

A l’heure de la première écoute de l’album dans son intégralité, la pression se fait sentir. Allons-nous être déçus, allons-nous nous dire « tout ça pour ça » ? Allons-nous prendre la claque annoncée ? Allons-nous être capable d’écouter RAM d’une oreille objective, en omettant que ce sont les Daft et qu’on les écoute depuis 15 ans avec le statut qu’on leur connaît ?

Pression du bouton play d’iTunes.
Daftscreen

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1) Give Life Back To Music (feat. Nile Rodgers)

Introduction grandiloquente et tonitruante pour un morceau où l’on retrouve la « cocotte funk » caractéristique de Nile Rodgers (illustre guitariste du groupe Chic et producteur de tubes pour Madonna et D. Bowie entre autres). Le vocoder surprend par sa simplicité, et déçoit à la première écoute, un peu trop « cliché ». Au fil des écoutes, le gimmick se révèle pourtant particulièrement efficace, quoiqu’un peu juste pour être une intro d’album.
 

2) The Game Of Love

Vraisemblablement le titre que tout le monde s’accorde à décrire comme le plus faible de RAM, un peu trop léger pour figurer dans un album de ce rang. L’instru semble tout droit sortie d’un porno soft des années 80 et l’inventivité des Daft est presque peu perceptible dans ce titre « passe-partout ». Premières déceptions donc sur ce morceau-transition.
 

3) Giorgio by Moroder (feat. Giorgio Moroder)

L’annonce d’une collaboration Daft Punk/Moroder m’avait particulièrement enthousiasmé, l’italien étant un des pionniers d’une musique de “dance synthétique” (I Feel LoveChase, From Here To Eternity). Le résultat est un morceau triptyque, constitué d’une intro sur laquelle G. Moroder pose sa voix, racontant son histoire, sa découverte de la musique et de son « son » sur une instrumentale funky qui s’enchaine sur une instru électro reprenant le même thème mais avec le son synthétique caractéristique des productions Moroder. Des arrangements jazzy font ensuite leur apparition, puis cèdent leurs places à un ensemble de percussion très efficace qui vient nous rappeler que RAM est un opus hybride, entre acoustique et électronique. La contribution de l’italien sur le titre reste mystérieuse : a-t-il aidé à l’instru ou n’est il là que pour son speech introductif ? Le résultat est en tout cas assez particulier et réussi, pour peine que l’on aime le travail de Moroder et le mélange des styles.
 

4) Within (feat. Gonzales)

Composé avec Chilly Gonzales, cette balade électro-pop vocodée nous fait véritablement réaliser qu’on a bien affaire aux Daft. Avec des airs de Something About Us (Discovery), Within est un de ces morceaux love qu’on aime se réécouter pour se prendre à rêvasser. Dans le top 5 de l’album, où le talent de compositeur de Gonzales se fait ressentir dès les premières notes.
 
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A ce stade du disque, on comprend que les Daft ont opté pour un album très studio, finement produit, à l’extrême inverse des productions de Human After All qui étaient calibrées pour les clubs. Un choix d’orientation qui doit en décevoir un certain nombre au bout du 4ème morceau mais qui surprend positivement si l’on attendait davantage des Daft et que le paysage musical des 70′s nous est familier.
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5) Instant Crush (feat. Julian Casablancas)

 
Effarement à la première écoute : aurait-on inséré un vieux track de Hoobastankdans ma copie mp3 de l’album ? L’intro pop-rock 90′s et l’interprétation de Julian Casablancas déstabilisent, son chant fait inévitablement penser aux Strokes et le vocoder posé dessus paraît encore une fois rajouté pour poser la « touche » Daft Punk sur le morceau. Après plusieurs écoutes, Instant Crush se révèle plutôt agréable mais donne la sensation de ne pas avoir affaire aux Daft Punk mais plutôt à une participation des deux robots à la production.
 

6) Lose Yourself To Dance (feat. Pharell Williams & Nile Rodgers)

Mon morceau préféré de RAM, incontestablement. L’alliance Daft – Pharell – Nile Rodgers accouche d’une production simple mais redoutablement efficace, qui démontre une nouvelle fois que c’est dans la simplicité qu’on fait parfois les meilleures choses. Le trio basse + guitare + batterie fonctionne à merveille sur ce qui devrait être le second single de l’album. Profitez-en vite avant de l’entendre partout.
 

7) Touch (feat. Paul Williams)

S’il ne fallait en retenir qu’un, ce serait lui là. Au contraire du morceau précédent, les Daft nous proposent une production fournie, pleine de détails qui laissent transparaître les heures passées en studio. La voix de Paul Williams, presque inattendue à la première écoute, est un bijou que l’on dirait tout droit sortie de Broadway. Elle accompagne une instrumentale kitscheusement enjouée et mélodique, relevée par des chœurs angéliques. Le Bohemian Rapsody des Daft.
 

8) Get Lucky (feat. Pharell Williams & Nile Rodgers)

Review impossible, vous l’avez entendu PARTOUT depuis 1 mois, votre avis est déjà fait. Très bon morceau de funk fin 70’s, rendu efficace par la guitare de Nile Rodgers, comme aux grandes heures de Chic et de Sister Sledge. Petite déception sur la version album qui n’apporte pas grand-chose à la version radio, j’y attendais plus de variations, plus de breaks, et un passage plus long pour le synthé George Dukien qui semblait prometteur sur la fin.
 

9) Beyond

Des violons discos hollywoodiens mystérieux en guise d’intro pour une ballade funky vocodée (définitivement ce que les Daft veulent mettre en avant en tant que « leur touche » sur cet album, parfois même un peu trop) enrobée dans une prod 80′s, dans une influence très appuyée à des groupes comme Alan Parsons Project ou Michael McDonald, dont le morceau I Keep Forgettin (déja samplé par Warren G) semble avoir fortement inspiré les Daft. Le morceau qu’on attendait pas et qui finit par être l’un des meilleurs de RAM.
 

10) Motherboard

Interlude acoustico-électronique, où hautbois et arpèges de synthés se croisent, dans un ensemble rappelant notamment les compositions de Vangelis. A réécouter plusieurs fois pour en percevoir toutes les nuances, une réussite aussi bien artistique que technique.
 

11) Fragments of Time (feat. Todd Edwards)

 
Le morceau typique pop-rock 80′s, encore une fois tout droit sorti d’un album des Alan Parsons Project ou de Chris Réa (pas très mélioratif comme comparaison j’en conviens mais faute de goût personnelle assumée). Déception à la première écoute, petite overdose de revival au bout de la 11ème piste. Exemple parfait du titre que tu réécouteras avec plaisir dans quelques temps, avec un peu de recul.
 

12) Doin’ It Right (feat. Panda Bear)

Une ballade à la Michael McDonald (encore) rythmée à la TR-808, tel est le concept de ce titre entêtant, en duo avec Panda Bear au chant. L’éternel vocoder fait sa dernière apparition sur l’album dans un style moins stéréotypé qui nous réconcilie avec ce type de traitement de voix. Bon morceau, peut être un peu juste pour du Daft Punk.
 

13) Contact (feat. DJ Falcon)

Les sonorités que les fans de l’aspect purement électro des Daft attendaient. Les arpèges, les montées, la manière d’amener les percus rappellent que les deux robots sont aussi un groupe de musique électronique, et c’est là toute la réussite de leur album. Il faut attendre le dernier morceau pour se dire que c’est bel et bien un opus des Daft Punk, qui démontrent qu’ils étaient encore capables de produire des titres musclés mais qu’ils ont préféré changer leurs recettes pour mieux se renouveler. Et même ce titre qui est le plus « électro » de RAM reste soft, on est bien loin de Rollin’ & Scratchin’.
 
Une conclusion toute en puissance comme une introduction aux futurs remixes prévus et annoncés… par les Daft Punk themselves (ils ont effectivement confié en interview qu’ils avaient prévus de remixer eux-même la plupart de leurs morceaux). Le premier titre à repasser sur leurs moulinettes sera tout logiquement Get Lucky, annoncé pour juin.
 
Bonus track: Horizon

Parue sur l’édition japonaise de l’album, Horizon est une ballade (oui, encore) très pinkfloydienne, très agréable pour chiller. Complètement en cohérence avec le reste de l’opus, ce morceau vient conclure RAM tout en douceur.
 
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Double impression après la première écoute : des morceaux inattendus pour du Daft Punk même si on y retrouve certaines familiarités. Après avoir samplé les 70′s, les Daft Punk ont pu, par leur statut, se payer le luxe de demander à toutes leurs légendes de jouer pour eux. Entre hommage (parfois un peu trop) appuyé et volonté de proposer une alternative à l’EDM actuelle, les deux robots nous proposent une relecture à leur sauce de leurs inspirations, en ne « jouant pas la carte de », mais bien en remettant en scène les 70′s et les 80′s en s’incluant en tant qu’acteurs à part entière. Une manière pour eux de réécrire l’histoire, en occultant parfois que l’on est en 2013 et qu’il est difficile de passer après ses icônes. Les Daft n’innovent donc pas avec cet opus comme ils avaient pu le faire sur leurs précédents, ce qui provoque parfois une sensation tenace de déjà-vu.
De la même manière que beaucoup de producteurs de ces dernières années ont eu du mal à passer après eux, les Daft Punk ont du mal à passer après leurs idoles, en ne proposant pas grand chose de neuf, dans ce qui ressemble fortement à un album tribute.
 
Passée cette impression, Random Access Memories n’en reste pas moins un sacré bel album, à la production fine et travaillée. On sent le dévouement des musiciens, même si certains titres semblent sans « âme » . L’électronique tient une place toute relative, ce qui fait que cet album ne peut être totalement classé en « musique électronique » (catégorie qui tend progressivement à disparaître) ni en funk puisqu’hormis la musique, il ne diffuse aucun message (encore une fois dû à un manque d’âme). Une collection de titres hybrides à écouter et à réécouter, qui fera peut être découvrir à toute une génération des artistes comme Herbie Hancock, dont l’ombre plane tout au long de l’album (notamment les vocaux vocodés récurrents). Cette redécouverte pourrait toutefois faire passer certains morceaux des Daft pour de pâles copies…
 
Seul l’avenir nous dira si cet opus des Daft aura une postérité. Mais à voir les commentaires postés depuis la sortie de RAM, il y a eu visiblement une prise de conscience de la pauvreté musicale de la scène EDM face à cet album. Un bon point pour les Daft, qui de leur position d’influenceurs, pourraient apporter une petit éclaircie dans une dance mainstream bien pâlotte.

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Random Access Memories (iTunes)
Random Access Memories (Édition Studio Masters)

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